Histoire de la Monnaie orientale

Le monnayage musulman


Il était jusqu’à une époque très récente le monnayage le plus répandu. Son ère géographique s’étend de l’Espagne et du Maroc à l’Archipel Malaisien et de Kazan à Zanzibar. Les monnayages occidentaux et orientaux ont cependant la même origine et se sont souvent influencés au cours de leur histoire. Les pièces musulmanes traditionnelles sont le dinar, le dirham et le fels respectivement en or en argent et en cuivre. Le dinar dérive du solidus d’or du Bas Empire (son nom vient, par le syriaque, de denarius aureus : pièce d’or). Le dirham était la drachme de l’Antiquité, et le fels le follis de la haute époque byzantine. Le ghurush, monnaie de l’empire ottoman, dérive du groschen de l’Autriche.
La monnaie musulmane dérive de celle de l’Empire Parthe, fondé au IIIe siècle. Les monnaies Parthes essentiellement d’argent, étaient d’influence hellénistique : elles portent d’un côté l’effigie du souverain et de l’autre celle du fondateur de la dynastie ou celle d’un divinité, entourée d’une légende disposée en carré. Mais les effigies royales deviennent de plus en plus orientalisantes et le style du revers est plus grossier. Sous les Sassanides (227-642) les monnaies d’argent sont très larges et montrent au revers un autel de feu entouré de deux prêtres, éléments essentiels du culte zoroastrien. Les légendes donnent l’atelier monétaire et la date par l’année du règne.

Les arabes apportèrent peu de changements dans les provinces occupées. En territoire Perse, ils ajoutèrent au grand et mince dirham d’argent une formule pieuse. En Syrie et en Egypte, ils utilisèrent les solidi (pluriel latin de solidus) mais émirent un abondant monnayage de cuivre inspiré par les types byzantins mais modifiés par l’ajout du nom d’atelier et par la suppression des symboles chrétiens.


En 696 une grande réforme monétaire fut mise en œuvre. Le poids des monnaies fut modifié (le dinar fut ramené de 4,5 à 4,25 g et le dirham de 4 à 2,9 g). La totalité du monnayage arabo-byzantin et arabo-sassanide fut retirée et refrappée. Les premiers types nouveaux présentent sur l’or et le cuivre la figure du calife debout, et sur l’argent le mirhab. Mais la représentation d’un personnage vivant était contestée par les musulmans orthodoxes : ces monnaies de transition furent donc remplacées par de nouveaux types présentant une légende circulaire et quatre lignes dans le champ des deux faces qui reprennent la profession de foi musulmane, la date comptée à partir de l’Hégire en 622, et sur les dirhams le nom de l’atelier. Les variantes concernent la disposition des légendes, l’ornementation, la graphie. Les monnaies ottomanes sont caractérisées par la tughra (signature du souverain en un monogramme renfermant son nom et celui de son père).

Malgré leurs traditions différentes, les monnaies européennes et musulmanes se sont souvent mutuellement influencées. Les conquérants latins de l’Espagne et de la Sicile frappèrent des imitations de monnaies musulmanes, en Terre Sainte les croisés émirent une monnaie proclamant que Mahomet est le prophète de Dieu, les sujets d’Alphonse de Castille pouvaient lire que leurs pièces avaient été frappées par Alphonso ben Sancho, émir des chrétiens dont l’imam était le pape. Les ducats vénitiens furent utilisés dans tout le Proche et le Moyen Orient, et la première monnaie d’or ottomane (1477) eut les mêmes poids et titre que le ducat.

L’art du portrait fut introduit au XIXe en Perse, moins rigoureuse vis à vis de l’art figuratif. Les deux extrêmes sont représentés dans le mondes musulman avec d’un coté la Turquie qui a banni en 1933 l’écriture arabe et la date de l’Hégire et de l’autre l’Arabie Saoudite qui évite encore toute représentation figurative.


Le monnayage indien

Les monnaies indiennes sont, comme les monnaies européennes et musulmanes, en or argent et cuivre, mais elles sont en général plus épaisses, plus lourdes et moins parfaitement rondes. Et certaines mêmes sont carrées et constituent un des traits caractéristiques de la monnaie indienne.
Les monnaies constituent pour l’Inde une part importante des sources historiques. Elles ont aidé au déchiffrement de l’écriture kharosthi (grâce à des monnaies bilingues), ou ont permis l’identification de sites archéologiques.

Les premières monnaies indiennes sont en argent et non en or. Ce sont de petites pièces grossièrement carrées, pesant 3,5 g environ et portant jusqu’à cinq symboles apposés séparément au moyen de poinçons dont on connaît au moins 300 types différents. Ces monnaies poinçonnées sont antérieures à la conquête d’Alexandre (327-326 av. J.C.) et peuvent dater du VI ou VIIe siècle. Dans la dernière période de leur évolution elle furent utilisées mêlées aux monnaies « occidentales ». Mais la technique du poinçonnage séparé est restée en usage pendant des siècles.
Les plus anciennes monnaies de type occidental frappées avec une paire de coins sont les drachmes d’argent de Sophytès (Saubhuti), qui accueillit Alexandre en Inde. Elles portent au droit son portrait casqué et au revers son nom en grec et un coq. Mais ce type est isolé et exceptionnel.

Un monnayage indo-grec fut utilisé à partir du IIe siècle av. J.C., portant des inscriptions bilingues et des types mi-grecs mi-indiens. Les rois sont essentiellement connus par leurs monnaies. Aux premiers siècles de l’ère chrétienne les séries monétaires les plus intéressantes sont celles des Kushan et des Gupta. Les Kushan frappèrent une importante quantité de pièces d’or alors que leurs prédécesseurs frappaient l’argent et le cuivre. Le poids de ces pièces étant exactement celui de l’aureus romain, on croit en général que l’or fut obtenu par refonte des monnaies romaines. Ils frappèrent aussi de la petite monnaie de cuivre en telle quantité qu’on la retrouva dans les bazars à la fin du XIXe siècle. Le monnayage d’or des Gupta est très abondant et purement hindou. Longtemps après la disparition de cette dynastie des imitations continuèrent d’être frappées.

Un grand changement survint avec l’introduction de la monnaie musulmane vers 1021, mais la domination effective date des conquêtes du XIIIe siècle. Le monnayage traditionnel des trois métaux fut rétabli.
La domination moghole introduisit une nouvelle monnaie assez lourde, la roupie d’argent ( 11,5 g) qui devint avec le dam de cuivre de 21,4 g les espèces courantes du pays. Le mohur d’or fut créé un peu plus léger que la roupie. Des multiples de ces monnaies furent aussi créés dont le plus considérable, un multiple de 200 mohurs, pesait 2,6 kgs.
Le passage de l’Inde au monnayage moderne se fit par l’influence de la frappe de monnaies européennes par diverses puissances occidentales cherchant à s’établir, et grâce aux procédés mécaniques utilisés pour cette frappe.
Jusqu’à la fin de la domination britannique, les souverains des États indigènes les plus importants conservèrent le droit de frappe.

 

Le monnayage chinois


Il est en tous points différent des monnayages occidentaux, musulmans ou indiens. Les monnaies chinoises sont moulées et non frappées. Elles ne portent que des légendes, aucun dessin. Elles présentent toutes un trou en leur centre. Les pièces sont presque toujours d’une seule unité et sont restées en circulation quasi-indéfiniment. Pratiquement à l’inverse de la pratique occidentale, en Chine ce fut l’État qui a assuré l’émission de la petite monnaie de cuivre et qui a laissé aux marchands la frappe et le poinçonnage des lingots d’argent. Le papier monnaie y a été en usage quelques centaines d’années avant l’Europe. Cauris, grains et étoffes ont été utilisés comme monnaie fort tardive à l’époque historique.
On a retrouvé des coquillages dans des trésors datant de 1500 à 1000 av. J.C. C’est l’habitude d’attacher ensemble ces cauris qui donna la même pratique pour la monnaie. Les deux outils ayant servit de monnaie d’échange sont les couteaux de bronze (tao) et les houes (pu). Tout comme l’ancien monnayage romain le poids de ces outils a été progressivement réduit. La démonétisation de ces objets monnaies, et l’usage exclusif de la monnaie ronde à trou carré est l’œuvre de Shih Huang-ti (221-210 av. J.C.), le « premier empereur » qui unifia la Chine et édifia la Grande Muraille. Ces monnaies mesure de 7 à 30 cm et pèsent de 6 à 10 g. Leur valeur est indiquée par deux caractères placés à droite et à gauche du trou central. Ce type de monnayage fut conservé sous les dynastie des Han. L’emploi de la monnaie s’étendit lentement et irrégulièrement : les salaires étaient calculés parfois en numéraire, parfois en grains, les paiements étaient faits en mélange des deux monnaies. Dans les quatre siècles de confusion qui suivirent l’ère des Han (206 av. J.-C. à 221 ap. J.-C.), on en revint à l’usage des tissus ou du grain, parfois même au troc, mais l’usage du numéraire ne disparût jamais complètement.

Avec Tai-Tsung, second souverain de la dynastie Tang (618 à 907), commence une ère nouvelle qui durera douze siècles. La monnaie est de laiton ou de bronze, mesure 2 à 3 cm et pèse entre 3 et 5 g. Un large rebord en relief portant 4 caractères la protège du rognage. Ces caractères indiquent en général la période au sein de l’ère, mais à partir de la dynastie Ming (1368 à 1644) elles indiquent la durée du règne de chaque empereur. Le métal est parfois mêlé de plomb et certaines pièces furent composées de fer. Le pouvoir d’achat de ces pièces étant faible elles circulaient par chapelets de 10 ou de 100. Mais le métal précieux ne fut jamais présent en quantité suffisante pour que ces chapelets soient remplacés par des multiples en or ou en argent. Mais des lingots estampillés par des marchands circulaient depuis très longtemps.
L’invention du papier monnaie fut une des conséquences de l’incommodité des pièces de cuivre. Les plus anciennes mentions datent du Xe siècle (800 ans avant les premières traces en Europe). Sur un rectangle large (33x22 cm) la valeur est symbolisée par dix chapelets de sapèque, le nom du billet, la valeur, les détails portant sur l’autorisation les pénalités encourues pour contrefaçon, la date sont aussi mentionnées. Leur dépréciation consécution à une émission supérieure aux réserves entraîna leur disparition au XVe siècle.
A la fin du XIXe siècle la monnaie chinoise succomba finalement sous l’influence de la monnaie occidentale. La pénétration avait commencé au XVIe siècle avec les dollars américains et hispano-américains qui finirent par être utilisés comme monnaie courante. A partir de 1837 le Trésor émit des dollars à l’image du Dieu de la Longévité. La frappe des anciennes sapèques fut abandonnée et remplacée par des cents de cuivre valant dix sapèques. Avec l’instauration de la République en 1912 les monnaies à trou carré furent officiellement démonétisées.


Le monnayage japonais

Des monnaies de type chinois furent émises entre 708 et 958 de notre ère. Elles étaient, comme leur modèle, en bronze mais quelques pièces d’argent et d’or furent émises.

Pour les six siècles suivants, le peu de monnaie nécessaire fut importé de Chine, mais les principales formes de monnaie circulant furent le riz et les tissus. La production de cuivre était insuffisante. Même quand le Japon fut exportateur de cuivre, la population continua de préférer les monnaies chinoises aux émissions locales irrégulières et désordonnées. De nouveaux gisements de cuivre et d’argent, découverts au XVIe siècle et une volonté politique nouvelle permirent un monnayage plus efficace. L’usage du riz comme monnaie d’échange fut interdit en 1569. Les pièces d’or ont alors la forme de larges plaques ovales (ban) de métal coulé. On comptait alors deux unités : le oban (grande plaque) et le koban (petite plaque), un oban valant dix kobans. Les premières monnaies d’argent sont contemporaines des monnaies en or mais eurent au début moins de succès.

Des monnaies d’appoint en cuivre, fer, bronze, laiton furent également émises, ainsi qu’un abondant monnayage non officiel. En 1606 l’usage de la monnaie chinoise fut interdit.

L’adoption des types occidentaux eut lieu après la chute des shogunats et le début de l’ère Meiji. Des machines modernes furent installées, sous contrôle britannique, en 1869. L’année suivante des yens valant cent sen, en argent, correspondant au dollars, furent émis ; et on frappa des subdivisions de 5, 10, 20 et 50 sen.

 

Bibliographie

Grierson Philip, Monnaies et monnayages, introduction à la numismatique, Aubier, Paris, 1976.
Cormier Jean-Philippe, Monnaies médiévales, reflets des pouvoirs, Desclée de Brouwer, 1998.
Tabatoni Pierre, Mémoire des monnaies européennes du denier à l’euro, PUF, 1999.