Récit des événements survenus à Tourtoirac de 1651 à 1654,
et des dégâts causés dans la ville par le passage des troupes.

24 janvier 1654.

A.D. Dordogne, IV E 146.

 

Ce jourdhuy vingt et quatriesme janvier mil

six cent cinquante et quatre par devant nous, Léon

de Reynier, escuyer, sieur de la Toucondie, conseilher

et esleu pour le roy en l'eslection de Périgord, c'est (sic)

présenté maistre Jehan La Coste, substitut du

procureur d'offisse de la paroisse de Tortoyrat en

Périgord, tant en son non que comme ayant charge

des habitans de la dite parroisse, lequel nous a représanté

que, puis líannée mil six cent cinquante et un jusques

à ce jourdhuy, la dite parroisse de Tortoyrat a esté

tellement foulée par les fréquens logemens de

guerre quíelle est presque déserte et inhabitée

et tout à fait missérable, lesdits habitans ayant

perdu tout leur bestail, tous leurs grains et fruicts

et pailhes ayant estés mangés, qui a empesché les dits

habitans de cultiver et semer leurs biens et

mesme de loger dans leurs messons, la pluspart

ayant estés brûlées et descouvertes et ruynées, nous

requérant de nous transporter dans ledit bourg

et paroisse pour leur fere procès verbal de líesta (sic)

díicelle, pour se pourvoir devers sa Majesté et nos

segnieurs de Son Conseil, ou aultres quíil appartiendra,

pour leur renp , ayant tousjours vescu dans son

- [fol. 1 v] - servisse et conservé le bourg et paroisse contre

les entreprinses des ennemis, et, pour preuve de ce, nous

requièrent nos lettres díatache pour ferre assigner les

habitans des paroisses circonvysines et aultres quíil

appartiendra.

Commissère susdit.

Sur quoy, nous avons otroyé acte ausdits requérans

de la présentation et réquisition, et, en conséquanse

de ce, ordonnons que nous nous transporterons au

bourg de Tortoyrat le vingt huitiesme du présent

mois et an; et seront assignés les habitans des paroisses

circonvoysines et aultres quíil appartiendra, audit jour

ou au lieutenant, et pour ce ferre, leurs (sic) seront

destinées nos letres díatache. Faict et le tout

establi de nostre commission. Faict le jour mois et

an que dessus.

Léon Reynier

Et advenant le vingt huitiesme du dit

mois et an , nous, commissère susdit, accompagné

de nostre greffier, nous sommes rendus

au bourg de Tortoira, et, ayant prins pour

retrète la messon de Monsieur du Mayne,

se seroient présentés le dit La Coste et

(blanc), habitans du dit bourg et paroisse

- [fol. 2] - de Tortoyrat, lesquels nous auroit dist,

comme il est notoire à tout le monde, que,

despuis le Jeudy gras de líanné (sic) 1651, ils auroit (sic)

heust jusques au jour des Rameaux une compagnie

de cavalerie du régiment de Saint Simon, commendée

par le sieur de Bonrepos, compozée de cinquante mestres,

laquelle vesquist aus despens des habitans de la dite

parroisse, suivant les ordres du roy, sans quíils en ayent

esté remboursés, et la mesme année, environ les

vendanges, le sieur de Croulhiac, capitaine dans le

régiment de monsieur de Sauveboeuf, y loga (sic) avec

deux compagnies díinfanterie pandant huit jours

qui leur firent de grands dézordres, tant à leurs

messons que à leurs vignes, et, le vingt et deux

siesme febvrier en líannée mil six cent cinquante

et deux, monseigneur le conte díArcourt, avec

líarmée du roy, poursuivant monseigneur le prinse de Condé,

auroit envoyé loger líavanguarde de son armée

dans le dit bourg, compozée de cinq mille chevaux,

et le lendemein, le segnieur conte díArcourt

auroit passé sur le pon (sic) et dans le bourg dudit

Tortoyrat avec le reste de son armée, où il y coucha

encore ceste mesme nuit beaucoup de cavalhiers,

- [ fol. 2 v] - ce qui ruyna ladite paroisse absoluement,

et, nonobstant ce, quelque tems après, les

cavalhiers du régiment de monsieur díAubeterre,

commandés par le sieur de la Vallée, y séjournèrent

trois jours, et, la velhe des Rameaux de la mesme

année, le sieur de Molé, commandant une compagnie

de cinquante mestres du régiment de Guéménée, y

loga et séjourna deux jours, et, à suitte de ce, les

troupes díinfanterie du sieur de Sauveboeuf achevèrent

de ruyner les dits habitans et leurs (sic) mangèrent

tous leurs vivres, et le dit sieur de Sauveboeuf, estant

à compagnie de cinq à six cens mestres pour

venir joindre aus Bories monsieur du Plessis-Belièvre,

vient loger dans le dit bourg, où tout ce qui

restoit dans les messons fust pilhé par les dits cavalhiers,

mesmes la messon du sieur de Moucheul, gentilhomme

qui a tousjours porté les armes pour le servisse du

roy et conservé le pont, avec le segnieur habé (sic)

du lieu, des entreprinses des ennemis et quíils ne le

rompissent, estant très nécessère pour le passage

de toutes sortes de personne (sic), et quelques jours après

encore, son régiment díinfenterie conduit par

le sieur de la Plasse, compozée de trois cens hommes,

et ne truvant que très peu [dí]habitans, déplanchèrent

et descouvrirent une partie des messons et bruslèrent

- [fol. 3] - les portes, fenestres et meubles des maisons, et,

quelque temps après, le régiment appellé de

Périgord y vient loger et y séjourna deux jours

entiers, commendé par le sieur de Gerzay, et, bien

que le peauvre bourg et paroisse heussent suivy

tousjours le party du roy soubs le commendement

du segnieur abé, segnieur du dit lieu, et du sieur de Moucheul,

gentilhomme qui tenoit ordinèrement des gens pour

la conservation du pon (sic) du dit lieu, néanmoings, la

briguade du sieur de Saint Germain Bessière et cavalerie,

compozée de cinq cens chevaulx, vint loger dans

ledit bourg le sesiesme febvrier 1653, et y séjournèrent

ju[s]ques au sisiesme jour du mois de mars, où il força

líabeye et la pilha, permist quíon profana líéglisse,

renversa le ciboire et jetta le Saint Sacrement

aus pieds des chevaulx, fist loger ses chevaulx dans

líesglisse et lessa rompu (sic) la chère du prédicateur

et tous les confessionaulx qui y estoit (sic), et pilha et

en enporta tout ce quíil peust dedans líéglisse et

des habitans, et lessa profaner à ses cavaliers certènes

reliques quíil y avoit dans ladite esglisse, lesquelles ils

jettèrent par terre, et rompirent le coffre où elles estoit (sic),

et prindrent toutes les habilhemens des prebstres et toutes

les naves qui y estoit (sic) pour guarnir les austels,

- [fol. 3 v] - et, nonobstant que tout estoit désert dans le

dit bourg et paroisse, trois compagnies de cavalerie

conduites par le sieur de Beaulieu y viendrent loger,

et, ne trouvant de quoy vivre, y firent tous les

dézordres ymaginables, et à mesme temps, le sieur

de la Margueritte et le sieur de La Tour, commendant

deux compagnies franches de cavalerie, y viendrent

aussy loger et commirent force dézordres, et, huit

jours après, y viendrent loger les régiments et

cavallerie de Clermont et de Gouverne, comendés

par les sieurs de la Roque et Régis, qui y séjournèrent

huit jours; et lesdites troupes ne furent pas parties

que le nepveu de Monsieur de Sauveboeuf par son

ordre y vient loger, et y séjourna deux jours avec

sa compagnie de cavalerie, et sans ce quíil luy falu,

pour enpescher díemmener quelque peut de bestail qui

restoit, luy donner de líargant, il en leur heust mené,

et ses cavaliers y rompirent et guastèrent force

messons; et, quatre jours après, le sieur de Cussac

y vient loger avec une compagnie de cavalerie,

et ransonna tous les paysans qui y estoit (sic) demeurés

et quíil pouvoit atraper, et quelques temps après, le sieur

de Sauveboeuf y envoya deux cens Irlandois, qui

níen bougèrent que le dit sieur de Sauveboeuf níeust

retiré des habitans 150 livres don il y a quitanse.

- [fol. 4] - Et le sieur de Bougy, commendant les troupes de

Guiene, qui síen alloit servir en Flandres en suivant

la route du costé díExideuil, lessa quatre régimens et

Irlandois dans la dite paroisse de Tortoyrat en cartier

de líafrachissement, commendés par le sieur de Saint Michel,

et, en mesme temps, le régiment de Digby díinfenterie

loga au dit Tortoyrat et enleva tout ce qui restoit au

dis habitans et tout leur bestail; et quelques jours après

encore, le régiment de Loraine, compozé de trente

compagnies, y vient loger et y séjourna un jour entier,

conduit par le sieur de Maxin et de Vieuxpou;

et, trois ou quatre jours après, le régiment díArmagniac

de cavalerie y vient loger et y séjorna quatre jours entiers,

et, à suitte, le régiment de cavalerie de Monpbliaut

y loga et séjourna douze jours, et prist prisonniers la

plus grande partie des habitans, et les ransonna pour les

deslivrer, ledit régiment estant compozé de cent mestres;

et ne fust pas si tost deslogé que, le lendemein, celuy

díinfenterie du dit Monpoulian y vient loger et fist

les mesmes maux que celuy de cavalerie; et, deux jours

après, deux compagnies de cavalerie du régiment de

Gonzague, commendées par le sieur de Cognepanoy, y

logèrent une nuit et, quelques jours après, et sur la

fin de líannée, le régiment díIstissa díinfenterie y passa,

et, dans le commensement

de la présent année, le régiment du Gl.. estranger y

loga et séjourna deux jours entiers, où les soldats commirent

- [fol. 4 v] - toutes les violanses qui se puevent commestre, et,

quelques deux jours après, six compagnies díinfenterie

du régiment de Montlozier y logèrent pendant deux

jours; et trois jours après, y fust loger une compagnie

de cavalerie, commendée par le sieur díArlaud, qui

y séjourna quatre ou cinq jours, et oultre ce, en haine

de ce que le segnieur du lieu et le sieur de Moucheul

et habitans du dit bourg conservoit (sic) pour le servisse du

roy le bourg et passage du pont, et avoit (sic) enpêché que

le gens de Monsieur le Prinse ne rompissent ledit pont,

pour enpêcher le passage à líarmée de monsieur le conte

díArcourt, les troupes du dit segnieur Prinse níon (sic)

lessé aulcune ocasion de fere des courses sur les habitans

du dit bourg et pilhé à diverses fois leurs vilages;

et, pour preuve de ce, nous (ont) représentent le quidus (sic) et

quitanses de tous les dits logemens et nous requièrent

de nous avoir à transporter dans le dit bourg et

vilages de la dite paroisse, et viziter iceux et le

pont, et voir en líestat quíil est, et fère procès verbal de

tout et procéder aussy à líaudition des thesmoings

quíils on (sic) fait assigner en vertu de nos

lettres díatache; ce que nous leurs (sic) aurions acordé.

Et advenant le mesme jour, estant conduis par le dit

La Coste et aultres habitans dans le hault

du bourg près de líabaye, aurions truvé la messon

- [fol. 5] - díun nommé Trémouliaud presque abatue et

toute descouverte et celle de mestre Jehan La Coste

ausssy toute descouverte, celle de Jehan Penaud dict

Lentil aussy toute desplanchée et descouverte, et sans

portes et fenestres, et, de là, serions décendus dans le milhieu

du bourg et à la messon de mestre Jehan Bonnefon,

juge du dit lieu de Tortoirat, que nous aurtions truvé

toute ouverte, desplanché la plus part et descouverte

aussy, et ni avoir dedans aulcun meuble; et de là,

sommes [allés] dans celle de Joset Daulnes, que nous aurions

truvée toute desplanchée et descouverte, et celle aussy

de mestre Jehan Pouyaud de mesme fason; et, ayant aussy

vizité la [h]alle du dit lieu, líaurions treuvé presque

toute descouverte; et de là, serions allés à celle de Plazanier

que nous aurions aussy truvé toute descouverte et

(et) sans planché, et aussy celle de Fransois Gorse

descouverte, et, près du molin du dit lieu et dans le

dit bourg, quelques messons apartenans à Plazanier

et à Bonnefon toutes rompues, et presque toutes les

maisons que nous avons vizité inhabitées; et de là,

serions entrés dans líéglisse de la dite abeye, où nous aurions

truvé les bans, la chère du prédicateur et confessionaulx

rompus, et une chapelle qui est à costé toute descouverte;

et de là, sommes décendus su[r] le pont du dit Tortoyrat, lequel

nous aurions truvé fort ruyné, ni ayant point de guaules

sur icelluy, nous ayant esté dist avoir estés jetés dans líeau

par les gens de Monsieur le Prinse, et une grande bresche

faite dans la plainte et principalle voulte, laquelle aussy

- [fol. 5 v] - les gens du segnieur prinse avoit (sic) tâché de ruyner

et jetter la dite arcade dans líeau, pour enpêcher le

passage aux troupes du roy, et le h fait

là, quíil nous a esté dist, sans le segnieur abbé du dit lieu

et le sieur de Moucheul, qui les repoucèrent et leurs

firent quiter le dit pont que nous croyons estre en

ruyne síil níi est bien tost pourveu de réparations

nécessères - ce qui reviendroit au dommage de toutes

les paroisses de ce peis, à causse du passage pour le

commerse des dits lieux, níy ayant díaultre pont

commode sur la dite rivière pour le dit passage

et estant heure tard, nous serions retirés à nostre

logis.

Et advenant le lendemein, ving et neufviesme du

dit mois et an, conduits par le dit La Coste et aultres

habitans, acompagné comme si dessus de nostre greffier,

sommes partis du dit bourg et sommes allés au vilage

de Laudognie et Michel, Pragelhier, Lacrozilhe,

La Palu, La Rougerie, où estant et passant

dans iceux, aurions truvé les messons presque toutes

inhabitées et sans palhie ni foingt dans les gruniers,

et la plus part díicelles par terre, et presque toutes

descouvertes et desplanchées et les terres fort peu

ensemansées; et nous auroit esté dist que la plus part

des habitans estoit mort de fain et de la maladie que

les gens de guere leurs avoit aporté; et de là, serions

retornés dans le dit bourg et à nostre logis, où estant,

le dit La Coste nous auroit requis de vouloir procéder

- [fol. 6] - an líaudition des thesmoings quíil auroit fait assigner

par devand nous en vertu de nos letttres díatache, ce que

nous luy aurions acordé.

Et à líheure mesme nous auroit produit

 

(signatures) Roux, prebstre chanoine et curé de Sainte Eulalie

Lachaud, atestant susdict

Dubreulh, attestant, Goursac, actestant susdict

Lajanie, astestant susdit

 

 

lesquels nous on dit avoir estés assignés au requis des

et habitans de la paroisse de Tortoyrat par devand nous,

au présent lieu, à ce jourdíhuy, par (blanc), sergent royal,

et nous demandant díestre procédé à leurs auditions,

par nous, sur le fait et dheu de nostre commision.

Sur quoy nous, commissère susdit, après avoir fait lever

la main au sus nommés et prins le sèrement en tel cas

requis et après les avoir requis síils on (sic) aulcune cognoissance

des pertes et ruynes qui ont estés confessés par les habitans du

bourg et paroisse de Tortoirat, pendant les troubles derniers,

par logemens tant des troupes du roy que de celles de

Monsieur le Prinse, et qui est-ce qui a ruyné le pont

du dit lieu, et síil est nécessère de fère construire et réparer

pour le commerse et passage du peys, et si les dits habitans

on (sic) estés tousjours dans le servisse du roy; lesquels on (sic) déclèré,

tous en général et chescun en son particulhier, scavoir que

presque ordinèrement les gens de guère des troupes du roy

on logé dans le bourg et paroisse de Tortoyrat, quassé

beaucoup de maisons et obligé la plus part des habitans

- [fol. 6 v] - de les abandonner; et scavoir aussy que les troupes

de Monsieur le Prinse y ont fait diverses courses et

heussent achoué de rompre le pont du dit lieu, qui est

le plus nécessère du peys pour le passage et pour le

commerse, qui síen va pourtant ruyner síil níi

est bien tost pourveu, les principales arcades estant tout

à fait ruynées; et scavent fort bien que les dits

habitans on (sic) tousjours esté fermes et fidels serviteurs

du roy, et mesmes que le seigneur abé de Tortoyrat et

le sieur de Moucheul et quelques habitans repoussèrent

les gens de Monsieur le Prinse qui ce vouloit jetter

le dit pon (sic) dans líeau, et líon tousjours conservé pour

le servisse de Sa Majesté; et croyent que les pertes

desdits habitans du bourg et paroisse, estre de la valheur

de plus de vingt mille livres.

 

Dont et de tout ce que dessus, avons fait acte aus dits

habitans et clos nostre prosès verbal, pour leur servir que

de reson. Fait au dit Tortoyrat, pour servir aux parties que

de reson le mois, jour et an que dessus.